Qu’est-ce que le biochar et pourquoi c’est important? En Guinée, à cause de la faible fertilité des sols tropicaux, les cultivateurs font face à de faibles rendements et doivent recourir à une agriculture extensive sur de grandes superficies. C’est pourquoi ils pratiquent une agriculture itinérante sur brûlis. Après avoir été cultivés pendant environ 5 ans les terrains perdent leur fertilité et doivent être mis en jachère pendant une dizaine d’années pour se régénérer. Lorsqu’il constate que le terrain est à nouveau fertile, l’agriculteur brûle la végétation (arbustes, jeunes arbres) qui s’est établie sur la vieille jachère. Les cendres sont mélangées à la terre lors du labour, avant l’ensemencement (en général avec du riz de coteau), si elles n’ont pas été lessivées par les pluies auparavant.




Ce processus génère des émissions de CO2 considérables. La pratique du brûlis («shifting agriculture») est la cause principale de la déforestation (perte de biodiversité) et des émissions de CO2 de la Guinée (Rapport sur l’estimation préliminaire des émissions/absorptions de gaz à effet de serre (GES) du secteur forestier en Guinée, Banque Mondiale 2024) et même de l’Afrique en général :


Les familles-terrains qui participent au projet arboRise font donc partie des 130 millions d’agriculteurs qui doivent recourir au brûlis pour palier la pauvreté de leur sol. Les 3 premières minutes de cette vidéo montrent une jachère défrichée puis brûlée dans la région de notre projet. Jusqu’ici la recommandation des « pays développés » a été : achetez nos fertilisants ! (et nos pesticides! et nos herbicides! et nos tracteurs! et nos semences améliorées! etc.)
Et s’il existait une alternative plus durable et moins coûteuse ?
Faisons un petit détour par l’Amazonie où les archéologues ont découvert à de nombreux endroits une terre noire et extrêmement fertile, que les locaux appellent « terra preta ». Il semble que les populations précolombiennes, qui pratiquaient aussi le brûlis, auraient enrichi le sol, naturellement pauvre, avec de la matière organique et surtout du charbon ou, plus précisément, du biochar.
Le biochar c’est ce qui reste après la pyrolyse de la biomasse (pyrolyse : décomposition de matières organiques, à haute température et en l’absence d’oxygène). Cela ressemble à du charbon de bois, mais en beaucoup plus poreux. Grâce à sa forte porosité le biochar est un excellent fertilisant : il absorbe l’eau et héberge des microorganismes et des mycorhizes utiles aux plantes. On se souvient aussi (voir la dernière édition de cette newsletter) que le biochar fait baisser l’acidité du sol.
Normalement on le produit dans des fours appelés Kontiki, inventés et testés par l’Institut Ithaka, une ONG suisse pionnière dans ce domaine. Le principe est tout simple: faire en sorte que la biomasse qui brûle soit toujours couverte par un rideau de flammes pour empêcher que l’oxygène de l’air pénètre à l’intérieur du four et ne s’associe au carbone pour faire du CO2.




On récapitule : le paysan guinéen doit régulièrement défricher (= couper des arbres) sur ses vieilles jachères pour les cultiver. Actuellement il les brûle et utilise la cendre comme fertilisant, mais celle-ci est lessivée par les pluies et surtout ce processus envoie une quantité gigantesque de CO2 dans l’atmosphère.
Et si on aidait cet agriculteur à transformer ce bois en biochar pour ensuite incorporer celui-ci dans le sol lors du labour ? Cela augmenterait la fertilité du sol avec un substrat naturel et gratuit, en évitant les émissions de CO2. Rêvons un peu : peut-être même que ce paysan pourra alors cultiver son champ plus longtemps et donc repousser le moment du prochain défrichement… Transformer des résidus de jachère en biochar pourrait ainsi être un moyen de réduire la déforestation… Imaginons l’impact si 130 millions de cultivateurs changeaient leur pratique !
Nous nous sommes dit : cela vaut la peine d’essayer.
D’autant plus que, puisque ce processus permet de séquestrer du carbone dans le sol en évitant des émissions de CO2, on peut générer des revenus de crédits carbone. Il existe plusieurs standards de certification carbone pour le biochar, généralement pour transformer des résidus de culture (paille de riz, tiges de maïs ou de canne à sucre, coques de café, cabosse de cacao, etc.) en biochar. Nous avons opté pour la méthodologie Global Artisan C-Sink de Carbon Standard International qui est conçue pour de petits producteurs de biochar, comme nos familles-terrains. Ce standard définit de nombreuses exigences comme par exemple :
- Garantir la traçabilité de la biomasse sourcée : il faut être sûr que le producteur ne coupe pas des arbres n’importe où mais que sa biomasse provient de la jachère qu’il avait de toute façon l’intention de défricher.
- La jachère ne doit pas avoir plus de 10 ans (pas de vieux arbres)
- Le processus de pyrolyse doit respecter les normes de qualité pour minimiser les émissions de CO2 et de méthane et atteindre un taux de carbone élevé : le bois doit être totalement sec, la combustion ne doit pas émettre de fumée ni produire de cendres et atteindre 700°-800°
- L’extinction de la combustion doit être très rapide
- Le volume du biochar produit doit être mesuré exactement
- Le rapport entre le volume et le poids sec doit être mesuré en laboratoire
- Le projet doit prouver que tout le biochar a été incorporé au sol
- La teneur en carbone du biochar doit être mesurée en laboratoire
Pour documenter cela nos superviseurs sont équipés d’une application spécifique, développée pour nous par la société Circonomy:


Puisqu’il s’agissait d’un test, nous avons décidé de nous limiter à 50 familles-terrains, localisées dans 4 villages du Sud de notre périmètre pour faciliter le travail de coordination et de documentation de nos superviseurs. Les 50 producteurs ont été formés (théorie et pratique), leurs 2 hectares de jachères qu’ils souhaitaient défricher ont été géoréférencés et l’attestation de propriété des terres signée par le conseil des sages de leur village (comme nous le faisons déjà dans le projet de reforestation). Chacune a reçu son équipement, défriché sa jachère comme elle prévoyait de le faire, mis le bois à sécher et creusé sa fosse de production.
Défrichements et séchage du bois:


Creusement des fosses de 14 m3 (sur 2 ha de jachère il y a beaucoup de bois: les fours Kontiki auraient été trop petits et leur production très compliquée)


En parallèle nous avons aussi voulu donner un rôle (et un revenu) aux familles-graines, pour inclure les femmes dans cette activité également. Si on enrichit le biochar avec des matières riches en azote cela renforce encore son pouvoir fertilisant. C’est pourquoi nous avons demandé aux groupements féminins des quatre villages de récolter du fumier qui sera mélangé au biochar avant l’incorporation dans le sol.
La production de biochar proprement dite s’est déroulée dans des conditions difficiles, principalement en raison de la période tardive choisie pour les activités (choix dû à la disponibilité de l’auditeur de CERES CERT et à la disponibilité de l’outil de documentation de Circonomy). Produire le biochar s’est trouvé en concurrence avec les autres travaux agricoles et les superviseurs ont dû beaucoup s’investir pour convaincre les producteurs de respecter la convention qu’ils avaient signée. C’est une bonne leçon pour l’année prochaine.
Un autre enseignement est la complexité du processus de production : pour respecter toutes les exigences du standard il faut coordonner et synchroniser beaucoup de ressources (avoir assez de bois pour alimenter la combustion, avoir suffisamment d’eau pour éteindre la fosse, obtenir le fumier des groupements féminins, prévoir les bœufs pour labourer, etc.) et peut-être avons-nous surestimé la capacité de gestion des agriculteurs. Nous allons optimiser cet aspect en 2027.
Produire du biochar requiert la coordination de plusieurs ressources : main d’œuvre, bois, eau, tricycles, fumier, bœufs, etc. La synchronisation de ces ressources est un défi.


L’audit biochar a été intense puisque nous avons visité 20 producteurs en 3 jours pour que l’auditeur burkinabé puisse contrôler tous les aspects du projet sur un échantillon représentatif de producteurs. Il a été particulièrement généreux dans ses critiques, jusque dans les moindres détails (par exemple : comment orienter le soc de la charrue pour pouvoir facilement incorporer le biofertilisant et refermer le sillon au prochain passage de la charrue). Nous avons donc fait le plein d’idées d’amélioration pour 2027.
Chaque auditeur a ses obsessions. Pour notre auditeur c’était la qualité de l’allumage, le mélange de biochar avec le fumier, l’incorporation du bio-fertilisant dans le sol et la représentativité de l’échantillonnage


Au final, 1445 sacs de 270 litres ont été produits en 127 « batches » de production. Cela représente 300 tonnes de CO2 (on se souvient que l’helvète moyen génère 15 tonnes de CO2 par année). Cette production est actuellement en cours de vérification et les 300 crédits carbone devraient pouvoir être émis cette année encore. C’est un autre grand avantage du biochar : les revenus carbone sont générés sans délais.
La saison des pluies touche à sa fin et nous saurons aussi dans quelques semaines quel a été l’effet fertilisant du biochar sur le rendement agricole du riz semé par les cultivateurs. L’un d’entre eux a déjà spontanément exprimé sa grande satisfaction par rapport à sa récolte.
Nous souhaitons ici vivement remercier REPIC, une initiative commune du SECO, de la DDC, de l’OFEV et de l’OFEN pour promouvoir les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’efficacité de l’utilisation des ressources dans les pays en développement et en transition, qui nous a accordé sa confiance en finançant ce projet pilote, séduit par nos deux objectifs :
- Accroître les rendements agricoles grâce au biofertilisant à base de biochar
- Valoriser les déchets végétaux (résidus des jachères) au moyen de crédits carbone






































